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TIBET • La résistance au quotidien | Courrier

TIBET • La résistance au quotidien | Courrier international.

Après la répression de l’action collective, les Tibétains ont trouvé à travers le mouvement Lhakar une autre façon de militer, sur un mode à la fois plus individuel et plus culturel.
Lhakar, “Mercredi blanc”. – Calligraphie www.tibetan-calligraphy.com
Lhakar, “Mercredi blanc”.
Calligraphie www.tibetan-calligraphy.com
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Au Tibet, « même se suicider est puni »

Au Tibet, « même se suicider est puni »

La nuit venait de tomber sur Kangtsa. Il devait être 20 heures, se souviennent les habitants de ce village reculé de l’Amdo, le Nord-Est tibétain, aujourd’hui intégré pour l’essentiel à la province chinoise du Qinghai. A 3700 mètres d’altitude, la soirée est déjà glaciale, le 19 novembre 2012. Les habitants ne s’attardent pas à l’extérieur. 

Il n’empêche, trois personnes assistent malgré elles à la scène, devant le petit monastère qui héberge 40 religieux, au coeur de ce hameau d’éleveurs de yaks et de chèvres. Un homme déverse sur lui un bidon d’essence. Il gratte une allumette et s’embrase. Les trois témoins ne savent comment réagir. « Ils ont pris peur », raconte un voisin.

Les hurlements brisent le silence nocturne sur ce haut plateau aride. Les villageois se pressent alors sur la courte allée, la seule pavée, qui relie le stupa blanc et les moulins à prières, à l’entrée du petit monastère au toit doré. La famille de Wangchen Norbu se précipite à son tour. « Ils ont crié: « C’est notre garçon! C’est notre garçon! » » rapporte un témoin. Mais il était déjà mort. A 25 ans, pas encore marié, Norbu était plutôt discret. Il fut le 77e Tibétain à s’immoler depuis 2009.

L’hémorragie se poursuit, et s’aggrave: le bilan atteint déjà plus de 110 personnes, dont 1 sur 2 a tenté de se tuer dans les cinq derniers mois. Le 19 février dernier, dans la province du Sichuan, deux jeunes de 17 et 18 ans, anciens camarades de classe à l’école primaire, se sont suicidés ensemble par les flammes. Dix jours avant que Norbu se donne la mort, les villageois avaient organisé une discrète veillée de prière à la mémoire des sacrifiés.

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(Wangchen Norbu, 25 ans,a été le 77e Tibétai nà s’immoler depuis 2009.)

Les corps des immolés sont saisis par les autorités

Cet ami fut choqué de constater que Norbu était passé à l’acte, à son tour. Même entre proches, chacun hésite à évoquer le sujet: « Nous ne parlons pas du problème tibétain entre nous. » Le gouvernement chinois a mis en place un réseau de délateurs; la parole d’un homme, même dans un village reculé, peut conduire en prison. 

Voilà pourquoi, sans doute, la famille du défunt ne nous dira pas un mot. Un khata blanc, symbole de coeur pur et parfois de deuil, reste accroché à la porte de la maison. A l’intérieur, même les enfants qui apprennent le mandarin à l’école feignent de ne pas comprendre cette langue, tandis qu’une femme récite sans discontinuer ses prières en servant du thé. Une photo rappelle simplement que Norbu vivait ici. 

Ses proches ont raison de se murer dans le silence. A une vingtaine de kilomètres de là, autour du grand monastère de Rebkong, la police a effectué une descente, le 8 février dernier, et détenu 70 personnes. 12 ont été formellement arrêtées. L’action policière est une forme de représailles, car huit Tibétains s’étaient donné la mort dans ce centre religieux.

La Chine impute la responsabilité de ces suicides à la « clique » du dalaï-lama -le leader spirituel des Tibétains, exilé dans l’Inde voisine- comme on accuserait Al-Qaïda d’être derrière un attentat. Blâmer les conspirateurs étrangers a le mérite de légitimer une nouvelle vague répressive plutôt que de s’interroger sur un éventuel échec à convaincre sa minorité la plus turbulente. D’autant que l’opinion chinoise n’est pas très regardante. Depuis l’avènement des microblogs, certes, beaucoup d’internautes s’en prennent chaque jour au pouvoir en place, accusé de corruption et d’autres dérives. 

La majorité des Chinois, toutefois, a appris à lire le problème tibétain comme une question d’unité patriotique face au conspirateur étranger qui voudrait déchirer l’empire. Sans vergogne, les médias du Parti communiste, le peu de fois où ils les évoquent, s’efforcent de trouver un motif à chacun des suicides: un était alcoolique, un étudiant ne parvenait plus à surmonter le stress, une femme avait couché avec plusieurs hommes puis divorcé, un autre « cherchait la gloire »…

Les habitants de la région racontent une tout autre histoire. « Notre problème, c’est que nous avons perdu notre liberté à cause des Chinois, rectifie un habitant de Kangtsa. Et il n’y a aucune possibilité de se plaindre. Les gens se tuent, car ils n’ont plus d’autre moyen de montrer leur désespoir. Même se suicider est puni. » 

Après son décès, le cadavre carbonisé de Wangchen Norbu fut placé sous une photo du dalaï-lama et recouvert de foulards de soie. En cela, le bourg de Kangsta a bénéficié de son éloignement géographique: la route la plus proche est à une dizaine de kilomètres, et il faut emprunter un sentier vertigineux pour l’atteindre. Dans les grands monastères, bon nombre de corps d’immolés sont saisis par les autorités, craignant les rassemblements hostiles.

Les gens se tuent, car ils n’ont plus d’autre moyen de montrer leur désespoir

Le dalaï-lama, un « loup en robe de moine »

Pendant qu’il mourait, Norbu a hurlé un message indépendantiste. Personne, à Kangtsa, n’ose reprendre ces mots, des plus dangereux. « Si je le répète, je risque d’être condamné à mon tour », craint son ami. Paradoxalement, l’Amdo n’a jamais été sous la souveraineté des dalaï-lamas depuis le XVIIe siècle. Les nombreux liens religieux et culturels avec Lhassa ont créé un sentiment d’unité, certes, mais lorsque le Tibet connut l’indépendance, au cours de la première moitié du xxe siècle, l’Etat d’alors n’englobait même pas ce coin où, aujourd’hui, on brûle pour le Tibet libre. 

« Le sens d’une identité tibétaine commune a été renforcé par les efforts de la République populaire visant à assimiler tous les Tibétains ensemble dans un seul et même groupe », estime Gray Tuttle, professeur au département d’études tibétaines de l’université Columbia, à New York. 

Dans cette région, la Chine n’a imposé ses campagnes d' »éducation patriotique » qu’à partir de l’automne 1997. Le gouvernement ravala les libertés religieuses concédées, au début des années 1980, par le progressiste secrétaire du Parti communiste chinois (PCC), Hu Yaobang. A l’époque, dans la République populaire, on était relativement libre de prier et de vivre sa culture -à l’échelle du Tibet, du moins. Les plus rétrogrades au sein du PCC s’inquiétèrent: en cédant trop, Pékin ne risquait-il pas de perdre le contrôle? Chaque Tibétain fut alors contraint de dénoncer personnellement le dalaï-lama, ce « loup en robe de moine ». 

Chacun évoque la répression, encore plus dure depuis le soulèvement de 2008, pour expliquer les suicides. La région était pourtant faiblement politisée. A la différence des habitants de Lhassa, où nombre de Tibétains n’avaient jamais vu de Chinois avant l’invasion de l’Armée populaire de Libération, en 1951, et où le mélange reste problématique depuis, ceux de Kirti, de Labrang, de Rebkong, les trois monastères autour desquels se déroulent la plupart des immolations, étaient accoutumés à la proximité des Han, l’ethnie majoritaire en Chine. Ici, dépendre de Pékin n’était pas problématique en soi. 

Cela l’est devenu ensuite, lorsque les autorités se sont attaquées à la prière, autour de laquelle s’articule toute la vie dans cette région pieuse. Dans ces contrées, on passe des journées à tourner autour du monastère, ou à parcourir des centaines de kilomètres en pélerinage, le nez dans la poussière, le long de la route nationale. Tout ça pour une religion au sommet de laquelle trône l’un des pires ennemis du régime, le Nobel de la paix de 1989.

Nous apprenons seuls la parole du dalaï-lama, à l’aide de manuels

Tout devint suspect. « Connaissez-vous le dalaï-lama? » demande un fermier de Kangtsa, ami du défunt Norbu. « Il est interdit d’évoquer son message, poursuit-il. Nous n’avons même plus le droit d’apprendre notre propre langue à l’école, il faut apprendre le chinois. Nous apprenons seuls la parole du dalaï-lama, à l’aide de manuels. Mais c’est prohibé par le gouvernement. » 

Dans sa loge, un moine de la région se félicite d’avoir toujours la photo du Prix Nobel de la paix de 1989 sur lui, grâce à une astuce subtile. Le visage du révéré lama apparaît sur son médaillon mais seulement du côté qui colle au bas de son cou, jamais au grand jour. Il sort d’un tiroir les documents que la préfecture est venue tout récemment lui distribuer. Un manuel jaune, en deux volumes, imprimé en décembre 2012 et titré Education idéologique du citoyen

Une circulaire recto verso rappelle, en caractères chinois, ce que le PCC accomplit : l’éducation, l’accès aux soins, les infrastructures. Le dernier paragraphe ne manque pas d’ironie: des officiels chinois communistes y rappellent aux moines tibétains les supposés préceptes… du bouddhisme tibétain – il faut vigoureusement s’opposer au meurtre et au suicide.

Impossible d’obtenir un passeport

L’un et l’autre sont plus ou moins assimilés, d’ailleurs, dans l’esprit du pouvoir. Quelques kilomètres plus haut, une semaine plus tôt, un homme de 27 ans nommé Phagpa a été condamné à treize ans de prison, à l’issue d’un procès sommaire, pour « homicide volontaire » et « séparatisme » – il avait, prétendument, poussé un homme à s’immoler. Au fil des articles de propagande, il se repent et assure qu’il a été parfaitement traité sous les auspices de la sécurité chinoise, qui lui a même inculqué « davantage de connaissances juridiques ».

Confronté à la série des immolations, le PCC serre à nouveau d’un cran. Cinq personnes se sont donné la mort à Hezuo, où une ville nouvelle chinoise s’impose désormais face à l’immense monastère qui fut détruit pendant la Révolution culturelle, puis reconstruit ; deux se sont immolées au pied d’un grand stupa blanc, dont une femme de 26 ans, mère de deux enfants. En réponse, une tente de police protégée par des barricades antiémeutes a été installée à l’entrée du monastère. 

Sur la rue principale qui traverse la ville nouvelle, les casernes paramilitaires se jouxtent. Dans l’une d’elles, six camions de transport de troupes sont garés dans le sens de la sortie, au cas où… La police bloque de fait l’accès de la région à la presse étrangère. Y accéder est un jeu du chat et de la souris, qui ne se gagne qu’en circulant de nuit et sur les routes les plus reculées, en empruntant des cols enneigés avoisinant les 4000 mètres. 

Une vingtaine de kilomètres au nord du village où Wangchen Norbu mit fin à ses jours, un moine de la communauté de Wendu se console comme il peut : il lui reste possible d’exposer une photo du dalaï-lama en plein monastère. Les autorités font semblant de ne pas voir, car personne ne s’est encore immolé dans ce village. Il est pourtant bien incapable d’assurer qu’aucun moine n’en viendra à se tuer ici aussi. Les restrictions sont chaque jour plus pénibles. 

Il était déjà impossible d’obtenir un passeport, le gouvernement voulant bloquer les candidats au départ pour Dharamsala, capitale des exilés, dans le nord de l’Inde. Depuis l’an dernier, il lui est également interdit de se rendre dans la région autonome du Tibet, car Pékin veut éviter que la vague d’immolations n’embrase le Tibet central. « Les Han, eux, peuvent voyager partout, remarque-t-il sur un ton résigné. Nous n’avons pas les mêmes libertés. Nous n’avons pas de droits. Il n’y a aucune autre issue, alors on se tue. »

Tamding Tso, 23 ans, Tibétaine immolée pendant le Congrès du PC chinois

Rue89

Tamding Tso, 23 ans, Tibétaine immolée pendant le Congrès du PC chinois.

En quelques jours, pas moins de six Tibétains se sont immolés, portant le nombre de suppliciés à au moins 69 en quelque deux ans, dont une partie sont décédés avant que les secours n’arrivent.

Tout ça dans l’indifférence générale …

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